![]() |
||
| Vendredi 30 Juillet 2010 | Édition n°342 HEBDOMADAIRE D'INFORMATIONS RÉGIONALES ET AGRICOLES | ||
accueil
les articles
le dessin de la semaine
rédacteurs d'un jour
liens Internet
forum
qui sommes nous ?
nous contacter
s'abonner au journal papier
rechercher un article
|
Découvrez les rédacteurs d'un jour !LE CONTE DES DEUX SABOTSAux pieds j’ai deux sabots,Deux sabots en bois d’ormeau Tapissés de bonne paille pour qu’ils soient bien à ma taille. Avec ces deux bons sabots Je remonte les années… Et je vais vous étonner, Je peux même aller sur l’eau ! Car mes sabots sont magiques : L’arbre dont ils furent faits Abrita jadis des fées. Mais chut ! Car c’est un secret… Vous ne direz à personne Qu’ils sont faits en bois de fée ? Sinon, gare à Mégatonne Qui voudrait me les voler. Mégatonne, vous savez, Ce géant méchant et laid Qui pèse au moins une tonne : Il a un pied sur le nez Et ne peut rester en paix. C’est un bien méchant bonhomme ! Maintenant je vais vous conter comment un bel ormeau donna naissance à mes sabots. Ecoutez : Il y a bien des années, Dans une grande forêt, Se dressait un bel ormeau Au milieu des baliveaux. Il avait bien cent ans d’âge : C’était lui le plus ancien. De tous c’était le plus sage. Il était arbre de bien. Il faut dire que son parrain Etait le fameux Merlin, Grand enchanteur des forêts Et Morgane sa marraine, Fée ravissante à souhait Qui changeait les hommes en ânes S’ils se montraient trop pressants. Le bel arbre aurait eu encore une longue vie si, pour son malheur, un bûcheron ne s’était intéressé à son tronc opulent. Ce bûcheron vint un jour faire une entaille au pauvre ormeau. L’arbre fut si brutalement tiré de son sommeil que sa sève se figea dans ses veines : s’il avait été cardiaque, nul doute qu’il aurait été terrassé par une crise. Mais terrassé il ne le fut pas cette fois-ci. Le bûcheron se contenta d’une entaille et repartit. L’arbre souffrit un peu de la blessure mais sa bonne fée Morgane lui prodigua un baume dont elle avait le secret et l’ormeau retrouva sa belle santé. Quelques semaines plus tard, au petit matin, un vacarme épouvantable se fit entendre dans la forêt : des rugissements, des ronflements, des bruits abominables que jamais de mémoire d’orme on n’avait entendus. Le bûcheron était revenu, accompagné de toute une équipe armée de tronçonneuses et ils s’en donnaient à cœur joie : Ronflez moteurs et coupez chaînes, C’est la polka des tronçonneuses. Vole la sciure des vieux chênes Qui sont en posture fâcheuse. Ça pétarade, ça bourdonne, Ça se déchaîne et ça se calme, Puis ça s’énerve, ça bougonne, Ça rugit : dans un grand vacarme Fait de sinistres craquements L’arbre est couché traîtreusement. Ronflez moteurs et coupez chaînes, C’est la polka des tronçonneuses. Le grand ormeau a vu un à un tomber ses frères de la forêt. Effrayés, les oiseaux qui égayaient les bois de leurs chats colorés ont quitté les lieux, laissant un tableau désolant d’arbres abattus aux branches entremêlées. Les ténèbres sont tombés doucement, enveloppant de silence ce qui était hier encore une belle futaie. Une chouette en maraude donne une touche encore plus lugubre à cette nuit en poussant à intervalles réguliers son ululement sinistre. Dans le ciel d’encre la lune décrit lentement sa courbe, éclairant le paysage de sa froide lumière… A l’aube suivante les bûcherons sont revenus, toujours armés de leurs tronçonneuses… …Et ce fut la mort de l’ormeau. Ils m’ont taillé dans la chair, Ils ont entamé mon flanc. Je sens le froid de l’hiver Qui dans mon tronc se répand. Déjà mes branches s’étiolent Et mes racines se meurent. Que fais-tu, belle Morgane, Et toi Merlin l’enchanteur ? Empêchez qu’on m’assassine, Vous qui êtes si puissants. Dressez des buissons d’épine Pour arrêter ces manants. Ils me taillent dans la chair, Ils ont entamé mon flanc. Je sens le froid de l’hiver Qui dans mon tronc se répand. Déjà ma sève se perd, Je sens décliner mes forces Et la morsure du fer A traversé mon écorce. Adieu, belle fée Morgane Et Merlin aux grands pouvoirs. Déjà Mégatonne ricane De voir qu’il n’y a plus d’espoir. C’est lui qui taille dans ma chair, C’est lui qui a coupé mon flanc. Je sens son souffle froid d’hiver Qui dans mes vaisseaux se répand. Le bel ormeau est tombé dans un grand fracas de branches brisées et de tiges froissées. Les bûcherons l’ont ensuite élagué et il n’est resté de l’arbre terrassé qu’une longue bille droite et lisse, gisant sur le sol. Quelque temps plus tard la bille fut transportée à la scierie voisine. On y débita les restes du bel ormeau en planches. Elles serviraient après séchage à fabriquer des meubles. Il restait un morceau cependant qui ne fut pas débité. Longtemps il demeura dans un coin de la scierie. C’est un vieux sabotier qui l’acheta après en avoir longuement étudié l’aspect. il avait remarqué l’absence de nœuds, la régularité des cercles qui apparaissaient dans la coupe et la densité du bois. Assurément, il s’agissait là d’une pièce de qualité convenant tout à fait pour la confection de sabots à l’épreuve du temps. C’est ainsi qu’un morceau de notre ormeau se retrouva dans l’atelier du sabotier. Ce dernier ne perdit pas de temps et se mit aussitôt à la tâche : il commença par débiter le tronçon de bille en deux blocs de taille identique puis il se mit à tailler le premier bloc de bois avec de drôles d’outils dont certains n’existent que dans un atelier de sabotier. Et tout en travaillant il disait ces mots : Qui c’est qui taille, qui c’est qui creuse les sabots ? Avec sa gouge, avec sa serpe et sa hachette ? C’est moi, le sabotier Qui n’ai pas les deux pieds Dans le même sabot. A longueur de journée, je travaille le bois Qui sous mes doigts agiles Prend forme de sabot. Je travaille le bois, du joli bois d’ormeau, Je travaille le bois pour en faire des sabots. Chacun trouve chez moi Un sabot à son pied. J’en fais pour les plus grands Et pour les plus petits, J’en fais pour les moyens, J’en fais pour les messieurs Et pour les jolies dames, Pour les enfants aussi. Mais mes plus beaux sabots, Je les garde pour moi. Ils sont du meilleur bois, Du bois d’un bel ormeau. J’ai dû suer sang et eau Avant que d’arriver A faire mon chef d’œuvre. Oui, ces deux sabots-là, Je les garde pour moi Et nul ne les aura Tant que je serai là. Quand le sabotier eut bien creusé ses blocs de bois, qu’ils les eut polis et décorés amoureusement, il alla les placer sur une étagère à côté d’autres paires destinées à la vente. C’est alors qu’il n’en crut pas ses oreilles. Une voix très douce, très charmeuse, se fit entendre. Elle semblait sortir des sabots. Et voici ce qu’elle dit au sabotier : «Brave sabotier, ne t’effraie surtout pas de m’entendre sans me voir. Je suis la fée Morgane et si tu ne peux me voir, c’est à cause du terrible Mégatonne qui m’a jeté un sort. Il ne pouvait supporter que j’en aime un autre que lui et, de dépit, il m’a transformée en une partie de l’arbre à l’ombre duquel j’aimais retrouver mon amoureux». Le sabotier resta abasourdi devant une telle déclaration. Il finit par dire : «Mais j’ai dû vous faire horriblement mal en taillant dans le bois dont vous êtes faite ! Misère de moi ! Mais c’est affreux !». La fée le rassura aussitôt : «Ne t’inquiète pas, bon sabotier. Tes scrupules t’honorent mais tu ne m’as fait aucun mal. J’ai gardé intacts presque tous mes pouvoirs, je ne crains donc pas la douleur et je suis immortelle. La seule chose qui me soit malheureusement impossible, c’est de reprendre mon apparence normale. Vois-tu, pour conjurer le sort que m’a jeté Mégatonne, il me faut me retrouver dans les mains (ou plus exactement sous les pieds) de l’homme le plus juste et le meilleur qui soit sur la terre». Et la belle Morgane se mit à chanter une chanson dont voici les paroles : Des fées j’étais la plus heureuse, Logeant sous un toit de feuillage, Me nourrissant de fruits sauvages Et buvant la rosée des prés. J’étais heureuse sous mon arbre. Il m’abritait de ses grands bras. Multiples et vêtus de vert. En plein été j’étais à l’ombre, L’hiver, à l’abri de la bise. J’aimais y retrouver celui Qui avait su charmer mon cœur. Nous passions des journées entières Au pied de notre bel ormeau. Mais un être jaloux et vil En voulait à notre bonheur. Il désirait m’avoir pour femme. Je ne voyais que mon ami. Il ne put supporter de voir Que j’aimais un autre que lui. Il décida de se venger En nous jetant un mauvais sort. Car cet immonde Mégatonne, Moitié devin, moitié sorcier, Avait des pouvoirs diaboliques. Un jour que je dormais, sereine, A l’ombre de mon bel ormeau, Mégatonne passa, me vit Et de dépit me transforma En la substance de l’ormeau. J’étais devenue bois d’ormeau, Moi, la belle fée Morgane. La voix se tut et le silence revint dans l’atelier du sabotier. Ce dernier était encore sous le coup de l’émotion qu’il avait ressentie lors des premières paroles sorties de la paire de sabots. Il se demandait s’il n’était pas en train de rêver tout éveillé. «Quelle histoire de fou !» pensait-il. «A-t-on jamais vu des sabots qui parlent ?». «Brave sabotier, reprit Morgane, je comprends ton incrédulité et pourtant c’est bien moi qui te parle, prisonnière de ces sabots». Elle poursuivit : «Mon ami, je ne demanderai qu’une chose, une chose qui, je le sais, est difficile à demander à un sabotier. Mais je suis sûre que je puis te faire confiance, depuis le temps que je te vois travailler dans ton atelier j’ai appris à te connaître. Voici ce que je te demande : ne vends pas cette paire de sabots dont je fais partie. Ne la vends jamais, non. Garde-la précisément exposée sur ton présentoir et lorsqu’un jeune homme aux cheveux couleur de nuit et aux yeux verts comme les jeunes feuilles du printemps entrera dans ton échoppe, alors donne-lui ces sabots, qu’il les prenne mais qu’il ne les paie surtout pas». Et la voix cessa de parler. Le sabotier resta un long moment assis devant son établi, incapable de reprendre son travail. La pénombre qui avait envahi peu à peu l’atelier et son estomac parcouru de tiraillements causés par la faim le ramenèrent à la réalité. Il se leva, rangea les sabots sur le présentoir… et la vie continua. Longtemps le sabotier attendit que le jeune homme décrit par Morgane se présente. Pour chasser son ennui il lui arrivait de fredonner une chanson dont voici les paroles : Je suis un pauvre sabotier Perclus de rhumatismes, Seul dans mon atelier Avec mes sabots et mes outils. Des sabots, j’en ai fait Pour toutes sortes de pied : Des sabots j’en ai fait Pour des pieds de bergers, Pour des pieds de servantes, Pour des pieds de bourgeois Et des pieds d’écoliers… Pour les nobles, jamais, Ils ont le pied trop fier. Mais mes plus beaux sabots, Ce sont ceux que j’ai là, En haut du présentoir. Ils sont du meilleur bois D’un ormeau enchanté Qu’on coucha par mégarde Bien qu’il fût habité Par Morgane la fée. J’en ai fait deux sabots Qui donnent grand pouvoir A qui va les chausser. Mais quand viendra-t-il donc, Ce jeune homme aux yeux verts Et aux cheveux de nuit Qui va les emporter ? Des années passèrent, le sabotier voyait ses cheveux blanchir de plus en plus. Puis un jour… …Un jour que le vieux sabotier s’apprêtait à entamer une nouvelle pièce de bois pour fabriquer un sabot, un jeune homme se présenta à la porte de l’atelier. Comme le sabotier était occupé à travailler, il ne s’aperçut pas de l’arrivée du visiteur. Ce dernier le héla de la porte mais le vieil homme était devenu un peu sourd et il n’entendit pas. C’est le claquement de la porte d’entrée violemment fermée par un coup de vent qui tira notre artisan de son ouvrage. Il leva la tête et resta comme figé : devant lui se tenaient deux yeux vifs et rieurs, verts comme les jeunes feuilles au printemps et une magnifique chevelure couleur de nuit. Pas d’erreur, «il» était arrivé, celui qu’il attendait depuis des années. Avant que le visiteur ait pu prononcer une parole, le sabotier avait saisi la paire de sabots et la lui remettait. «Prenez-les, lui dit-il, il y a longtemps qu’ils vous attendent sur cette étagère. Prenez-les et chaussez-les, ils sont à votre pointure». Comme envoûté, le jeune homme obéit sans mot dire. Au moment où il chaussait le second sabot, une lumière intense irradia la pauvre échoppe du vieil artisan et une magnifique jeune femme apparut aux côtés du visiteur. En un instant la bicoque vétuste se transforma en une demeure luxueuse garnie de mobilier le plus finement travaillé. C’était le présent de Morgane au sabotier qui avait honoré sa confiance, Morgane enfin délivrée du mauvais sort que lui avait jeté le jaloux Mégatonne, Morgane qui venait de retrouver son apparence et celui qu’elle aimait. Le sabotier ébloui les regardait sans pouvoir prononcer une parole. Morgane et son ami se dirigèrent vers le portail en chêne massif qui avait remplacé la vieille porte vermoulue, ils se retournèrent pour le saluer puis disparurent au-dehors… Resté seul, le vieil artisan se mit à regarder le mobilier de la pièce. Soudain il arrêta ses yeux sur un magnifique miroir aux contours richement ouvragés. Il venait d’y découvrir une image inhabituelle, l’image d’une silhouette, d’un visage qu’il avait bien connus dans sa jeunesse, une image qui ne pouvait laisser aucun doute : il avait retrouvé l’aspect de ses vingt ans. Morgane avait encore fait jouer ses pouvoirs. Submergé par l’émotion, le sabotier se sentit défaillir. Il lui fallait de l’air. Vite, il se dirigea vers la porte, l’ouvrit et se retrouva dehors. Un grand parc à la végétation judicieusement disposée entourait sa demeure et devant lui, se dressait, magnifique, un ormeau, un ormeau pour le moins centenaire dont la frondaison épaisse bruissait de conversations d’oiseaux. (Bruit des sabots sur le sol) Qu’y a-t-il encore, mes beaux sabots ? Vous avez quelque chose à ajouter ? Je vous écoute… L’histoire n’est pas finie ? Vous voulez que je raconte comment nous nous sommes rencontrés ? Eh bien d’accord. Allons-y. Aux pieds, j’ai deux beaux sabots, Deux sabots en bois d’ormeau, Tapissés de bonne paille Pour qu’ils soient bien à ma taille. Je m’en vais vous raconter Comment je les ai trouvés. Il y a quelques années Je faisais une tournée Dans un coin très reculé Au fin fond d’une province. Par hasard je suis passé Devant un très beau manoir. Un grand parc l’entourait. A l’ombre d’un bel ormeau Un homme faisait la sieste. Je suis resté un moment Devant la grille d’entrée, Et c’est là, enfouis dans l’herbe, Sur le rebord du fossé, Que j’ai trouvé mes sabots. Ils étaient un peu noircis Mais tout à fait en état. J’appelai le châtelain, Pensant que c’étaient les siens. Je lui tendis ma trouvaille Qu’il prit délicatement, Avec beaucoup d’émotion. Et puis d’une voix brisée Il me dit de les garder. Mais avant que je ne parte Il m’invita à entrer Pour me conter son histoire, Celle que vous connaissez. Le sabotier, c’était lui. Quand Morgane et son ami Avaient franchi le fossé, Ce dernier avait perdu Dans l’herbe ses deux sabots. Voilà pourquoi j’ai aux pieds Deux sabots en bois d’ormeau, Tapissés de bonne paille Pour qu’ils soient bien à ma taille. Gérard MINAULT - Mai 1985 Auteur : Gérard MINAULT |
|
| ||